Journal d’un biophile, juin 2026

 

Papillon, épeire feuille de chêne & rousserolle verderolle

 

 

Ici ou là, 12 juin 2026

C’est un petit papillon diurne qui est, disons, si timide, qu’il vaut mieux ne pas le nommer ni même le montrer (ce qui est dommage car avec ses ocelles jaune et noir et sa bande argentée au revers, il est assez photogénique). Je ne dirai rien non plus du lieu de moyenne montagne où Élodie et moi avons rendez-vous, ce soir-là, avec les trois naturalistes du Conservatoire d’Espaces Naturels Savoie en charge de cette opération de translocation exceptionnelle. En guise d’illustration, je montrerai plutôt cette épeire feuille de chênes (Aculepeira ceropegia), qui est certes commune mais très belle également.

Virginie d’abord nous accueille près de la glacière où les précieux spécimens capturés le jour même attendent leur libération dans des tubes à essai. Plusieurs des plantes hôtes de notre papillon sont présentes sur le site, Molinie bleue, Carex panicea, Choin noirâtre, vers lesquels, si tout va bien, nos papillons demain matin devraient spontanément se diriger.

Une telle opération d’introduction n’a eu lieu qu’une seule fois en France, et c’est une première en Rhône-Alpes. Depuis une vingtaine d’années, le CEN assure le suivi de plusieurs espèces de papillons rares. L’idée de ce projet est de tenter des renforcements de population en prélevant des individus dans les marais de Chautagne et de Lavours pour les introduire sur d’autres sites soigneusement repérés, afin de tenter d’offrir à ces espèces fragiles a priori condamnées par le réchauffement climatique la porte de sortie d’une « migration assistée », explique Virginie – en somme, une version scientifique de l’arche de Noé… Les premières introductions ont eu lieu les jours précédents sur deux autres sites, celui-ci étant le dernier d’une première série de trois, la prochaine devant avoir lieu dans trois ans (je suppose que ce choix est moins symbolique que scientifique !). Les papillons déplacés vivent en moyenne cinq jours, pendant lesquels des stagiaires assureront discrètement le suivi (des pontes ont déjà été observées sur les sites précédents). Ces individus ont été choisis avec soin : ce sont vingt mâles et trente femelles en bon état, sans parasites ni ailes abîmées. Par chance, cette espèce plutôt pantouflarde ne risque pas de se disperser au loin, si bien que les stagiaires n’auront qu’à prospecter la zone signalée pour les retrouver. L’isolement des populations des insectes ne pose pas les problèmes de dégénérescence génétiques qu’on observe chez les mammifères, nous précise également Alban qui vient compléter l’exposé de Virginie : les insectes trouvent des solutions qui leur permettent de se maintenir presque indéfiniment.

Le plaisir avec lequel les naturalistes partagent leurs connaissances est manifeste, et contagieux. Il se double d’une certaine émotion, tant ce moment qui approche est le résultat d’un long et patient travail. On installe à présent des repères sur les trois ou quatre points où vont être relâchés les papillons : un piquet avec un morceau de rubalise, à partir duquel il faut aller à reculons pour éviter de les piétiner. Lorsque, demain matin, les papillons commenceront à s’envoler, le fait qu’ils soient en groupe limite la prédation, explique Virginie : si une libellule repère ces nouveaux venus, le nombre d’individus peut la gêner, et si tout un groupe est tué on peut espérer que les autres survivront. Pourquoi prélever des imagos plutôt que des œufs ou des chenilles ? Cette espèce pond un œuf après l’autre, il n’y a donc pas d’autre choix, ce qui multiplie les contraintes de prélèvement et de transport…

La nuit commence à tomber, c’est le bon moment car les températures nocturnes encore assez basses garantissent leur tranquillité jusqu’au lendemain matin. On transporte et on ouvre enfin, non sans émotion, la glacière au trésor. Quand tous ceux d’en bas seront morts à cause de la fournaise, peut-être ceux-là assureront-ils le maintien de leur espèce ! Virginie se saisit d’un premier tube à essai et, à l’aide d’une brindille, en extrait délicatement le papillon endormi – une femelle, en l’occurrence, qui ne manifeste aucune envie de quitter son abri (ce n’est pas tout à fait un lâcher de lynx !) mais finit tout de même sur une graminée (je ne sais plus laquelle). Ce n’est pas seulement à cause de la gravité du moment et de l’attente qui l’a précédé : ce papillon que je découvre enfin est objectivement d’une grande élégance.

Dans la lumière déclinante et la fraîcheur du soir, les trois naturalistes déposent un à un les papillons, puis s’écartent. C’est fait. Personne n’a rien vu, mais il y a quelque chose de plus aujourd’hui en ce lieu. On parle des filières de braconniers, dont je n’imaginais pas le degré de pathologie et d’organisation… Et puis, on en profite pour sortir les jumelles thermiques (j’ai pris mon petit monoculaire) pour regarder aussi le chevreuil, le cerf, le sanglier. Je photographie l’épeire feuilles de chêne qui illustre ce chapitre. Au retour une rousserolle lance un chant prodigieux, rousserolle dont j’apprends qu’elle n’est pas l’effarvatte mais la verderolle, que je ne connaissais pas. Désormais son chant sera associé à ce moment heureux, dont on revient ravis.

Dans les jours qui suivront les stagiaires dépêchés repèreront des pontes : cette première phase de l’opération est donc une réussite.

 

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