Journal d’un biophile, juin 2026

 

Qui a volé les hérissons ?

 

 

Terrier des Hérissons, 17 juin 2026

Comme je le craignais, les caméras de la blaireautière dite « des hérissons » n’ont filmé que le bref passage d’un seul individu, un adulte de belle taille. On cherche un moment d’autres entrées, d’autres traces, d’autres pistes, ce qui me permet tout de même de ramener le trésor d’un nouveau crâne de blaireau (le quatrième à ce jour) : il manque la mandibule, qui se détache plus facilement chez les juvéniles tant qu’elle n’est pas encore soudée au crâne, mais les longues canines en parfait état signalent un jeune individu de taille presque adulte, qui n’a, hélas, guère eu le temps d’user sa dentition…

Il reste à visionner les images du charnier, qui a entre-temps été nettoyé de ses cadavres de hérissons. Qui les aura mangés ? Le blaireau, qui sait s’y prendre pour ne pas être blessé et qui peut être charognard, ou le renard, qui consomme essentiellement « les jeunes, dont les piquants sont encore mous, et […] les cadavres d’individus victimes de la circulation » ?[1] La présence d’un jeune hérisson et de deux adultes évoque ici une quasi spécialisation, à moins que les cadavres n’aient été trouvés sur la route et déplacés ici par un renard adulte, afin de nourrir ses petits ? Je ne sais s’il faut parier sur le blaireau, qui ne fait pas de charnier mais qui mange volontiers et facilement les hérissons, ou sur le renard, qui ramène la nourriture au terrier mais qui n’est censé être qu’un prédateur très occasionnel du hérisson… Voyons donc les images.

C’est un renardeau qui, d’emblée, en fin d’après-midi, peu après notre passage d’hier, se faufile entre les ronces à proximité des deux cadavres bien visibles (j’ai laissé le troisième plus loin, hors champ). Le jeune goupil flaire à distance le fumet répugnant… sans y mettre le museau. L’instant d’après (id est deux heures plus tard), un autre renardeau (ou le même) arrive en courant, s’arrête, se retourne… Coupure. Les hérissons n’ont pas bougé. Un quart d’heure plus tard un troisième renardeau survient en trottinant et pareillement s’arrête, flaire (nul besoin d’avoir le nez fin pour repérer la puanteur), et passe son chemin. Une fauvette s’égosille un peu près du micro. Les cadavres sont toujours là.

Il est bientôt dix heures du soir et l’on passe aux images nocturnes lorsqu’arrive, à pas de loup, le renardeau suivant – leur terrier doit être tout proche. Lui aussi flaire et passe son chemin.

J’allais en conclure que les renards n’aiment pas du tout les charognes de hérissons, lorsqu’enfin, à minuit cinquante-sept, je constate que l’un des hérissons, le plus gros, a quitté le sol et se trouve dans la gueule d’un renardeau qui passe tranquillement devant la caméra en l’emportant. Reste le deuxième hérisson, le plus petit des deux.

1h46, un renardeau tourne, s’approche, mais ne s’arrête pas. 3h57, deux renards (dont peut-être un adulte) pointent leurs museaux mais ne s’intéressent pas au hérisson mort. 4h, 4h02, 5h14, trois renardeaux passent encore, mais le cadavre est toujours là, près duquel le dernier goupil défèque.

La caméra n’enregistre plus d’images jusqu’au soir suivant, ce qui montre quoi qu’il en soit qu’une charogne de hérisson puante n’exerce pas sur les renards ni les blaireaux un si grand attrait.

À 20h45 voici, en images de jour, le premier renardeau du soir, qui se détourne de sa course et file droit sur le cadavre, dont il approche de près. Vais-je le voir s’en saisir ou, mieux, le consommer – car le fait que le précédent ait été emporté par un renardeau ne prouve pas qu’il a été mangé ? Le renardeau touche l’objet du bout de son museau… Comme c’est un jeune hérisson par ailleurs ramolli par son état de putréfaction de plus en plus avancé, je ne pense pas que ses piquants soient vraiment gênants, mais le renardeau, sitôt après avoir effleuré le cadavre, fait marche arrière, se détourne et s’en va – soit que le souvenir d’une mauvaise expérience lui soit revenu, soit que ce repas n’ait pas été jugé suffisamment goûteux.

Il est 21h50 lorsqu’un autre renardeau (ou le même qui, entre-temps, la faim venant, a changé d’avis !) passe près du cadavre. Le film est interrompu, un blaireau enfin apparait, qui marque soigneusement la sente de sa glande subcaudale – mais le cadavre n’est plus là ! Qui l’a pris ? Toute autre visite, même brève, aurait provoqué un déclenchement, aussi le plus probable est-il que ce soit le renardeau qui l’ait emporté. Sans doute ce charnier est-il en fait un lieu de nourrissage où les renards adultes déposent les hérissons qu’ils ramassent sur la route et qu’ils laissent à pourrir, peut-être, à ramollir. Il reste à mettre en place un protocole d’observation qui me permette de répondre à la question : les piquants des hérissons morts ramollissent-ils avec le temps ? Si j’en juge par ceux des coendous de Guyane que je trouvais plantés dans les arbres autour de la maison (ces porcs-épics arboricoles dont les cris ressemblaient à ceux des bébés humains enfonçaient parfois leurs piquants dans les troncs en les fouettant de leurs queues), la réponse est négative, mais ils doivent tout de même perdre une grande partie de leur efficacité, puisque le renardeau est parti avec le cadavre du hérisson adulte dans la gueule !

La suite de la séquence confirme en tout cas la proximité du terrier des renards, puisque la renarde apparait avec ses trois renardeaux pour une séance de nourrissage, si j’en juge par leurs cris de harpies.

 

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