Journal d’un biophile, juin 2026

 

La farandole interrompue

 

 

19 mai au 13 juin 2026

Ce chemin du mont Dondon qu’Élodie et moi empruntons toutes les trois semaines environ pour aller chercher la carte de la caméra, nous l’avons parcouru par tous les temps, avec ou sans raquettes, les doigts gelés ou le front baigné de sueur, et, forcément, nous nous y sommes d’autant plus attachés que nous avions chaque fois la promesse d’avoir des nouvelles des habitants de là-haut, du blaireau qui passe et repasse, des deux cerfs aux bois extravagants en pleine repousse, de la laie et de ses marcassins – sans compter l’espoir de revoir passer le chat forestier ou le loup. C’est peu dire que nous sommes consternés lorsque nous comprenons que les engins forestiers nous ont cette fois précédé, raclant et arrachant tout sur leur passage, dans le but sans doute de maintenir l’ouverture de la piste car on ne trouve aucun chantier forestier d’envergure… On avance tristement, regrettant les obstacles et anticipant la probable perte de la caméra.

Les engins se sont cependant arrêtés une trentaine de mètres avant le site, ce qui nous permet au moins de la récupérer et de la déplacer ; depuis le début des travaux, il n’y a en effet plus eu aucun passage enregistré. La farandole, ici, est terminée, dont on regarde avec nostalgie les dernières images.

La martre inaugure cette ultime série en escaladant la falaise, dédaigneuse comme toujours des sentes odorantes que suit si scrupuleusement le blaireau. Le voici, justement, dodelinant sous la bruine, cueillant et marquant en passant, où passe-t-il à présent ? Quel bonheur de retrouver ensuite le jeune cerf à la coiffe de velours dans la lumière pâle de mai qui s’attarde, se retourne, hume à droite, flaire à gauche, semble nous regarder, puis le chamois qui a fini sa mue et passe bien tranquille en mâchouillant des feuilles ! Après eux viennent une chevrette pleine (qui a mis bas depuis) et le deuxième jeune cerf à tête de girafe. Le renard traverse à son tour, en quête peut-être de faons, puis deux jeunes sangliers très sombres viennent brouter au pied de la caméra, une autre jeune chevrette, une martre – peut-être la même – qui, cette fois, suit le sentier comme tout le monde et marque discrètement le sol comme le fait le blaireau qui la suit quelques heures plus tard. Ce dernier creuse l’un de ces trous de fouille qui rendent ses passages si repérables et y enfouit sa tête pour l’agrandir et se saisir des vers ou des larves convoités. Passent ensuite un écureuil, une laie et ses huit marcassins rayés, la martre et le blaireau encore, dans un sens puis dans l’autre. Un brocard fier et musclé défile, qui ne sait pas qu’il sera pour longtemps l’avant dernier à passer par ici : nous sommes le 4 juin et l’on entend, non loin, le vacarme des tronçonneuses en action… C’est un renard qui, la nuit venue, ferme la marche.

 

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