La farandole du mont Dondon (suite)

14 juin au 19 juillet 2026
Le nouveau lieu où a été placée la caméra du mont Dondon, en contrebas des travaux forestiers qui ont bouleversé les habitudes des bêtes, s’avère stratégiquement intéressant – même si l’on ne voit ni le loup, ni le lynx (dont on a signalé une incursion dans Belledonne au début du mois), ni le chat forestier.
Un superbe cerf aux dix cors en velours ouvre la marche, qui broute paisiblement devant la caméra, puis c’est un renard adulte à l’épaisse fourrure qui s’attarde au soleil, un sanglier solitaire dans la nuit, un brocard acajou au matin : il prend le temps de traverser en faisant de grands pas, comme si le sol était brûlant ; on prend le temps de l’admirer. Peu après ce sont quatre marcassins encore tout petits qui suivent en trottinant leur maman, et deux martres qui passent en courant exactement aux mêmes endroits à trois quarts d’heure d’intervalle : étrange poursuite à distance, dirait-on.
Traversant les rumex et les fougères vert vif dans les couleurs du soir sans s’attarder, museau au sol, le blaireau lui aussi suit sa piste d’odeurs.
Qu’est-ce qui a bien pu lui faire aussi peur, à ce jeune sanglier qui a fait un écart en arrivant devant une branche sombre, ovoïde, braquée sur lui comme un fusil peut-être ? Aurait-il vu les chasseurs de trop près ? Il suit quoi qu’il en soir la même piste que les martres, le blaireau et tous les autres.
Attention, transport spécial : la laie aux mamelles pendantes qui arrive en grognant ne fait aucun écart devant la dite branche, non plus que les douze marcassins et la deuxième laie qui la suivent – une troisième arrive encore, un peu après, qui ferme la marche.
Un mâle très sombre, solitaire, dans la nuit.
Une autre laie toute grise dans la lumière de midi.
Une autre encore, ou la même – mais toujours suivant la même direction – la nuit suivante, avec quatre petits.
Un renard furtif, et puis, enfin, un sanglier à contre-sens et un autre renard d’un beau roux argenté sur le bas du dos et la queue qui surgit en diagonale inverse, avant qu’une chevrette et un sanglier ne rétablissent la trajectoire la plus habituelle de cette farandole.
Au matin repasse le même renard au dos et à la queue argentés, puis une martre, une chevrette. Cette dernière n’est pas seule : un faon encore tacheté la suit. Dans la lumière du soir survient un autre cerf couronné, six cors seulement si je sais bien compter les cors (ce n’est pas difficile, il faut additionner les pointes de chaque bois en incluant le bout de la perche principale et les andouillers). Le cerf s’attarde, mais le renard relance la farandole et suivent ainsi un brocard, un autre renard, un blaireau…
Au matin reviennent la martre, qui marque la souche en déféquant dans une position arquée assez acrobatique, puis la chevrette avec son faon tacheté qui fait de grands bonds pour la suivre. Il ne faut pas croire qu’il y a tant de renards que cela : celui-ci, ou celle-ci, est bel est bien le même, ou la même, à moins que tous les renards du secteur soient à moitié argentés – mais cet autre, de nuit, avec une proie qui est sans doute un rongeur dans la gueule, je ne peux pas savoir… Six-Cors, le jeune cerf, referme la nuit.
Au matin suivant, c’est encore la chevrette avec son petit. Chacun cueille herbes et feuilles de son côté, puis le faon gambade pour rejoindre sa mère. Hors-champ on entend un grognement de sanglier qui les met en alerte, oreilles dressées, le faon se retourne vers la bête invisible, puis tous deux disparaissent. Un instant plus tard, mais plusieurs heures après en vérité, voici le faon tout seul qui repasse en courant devant la caméra pendant que résonne decrescendo le grondement d’un avion. Puis la nuit tombe et le renard en chasse revient. Une jeune sanglier ovoïde comme un petit tonneau remonte.
Au matin suivant la chevrette broute au pied de la caméra, quand éclate le cri effrayant comme un cri de rapace, amplifié sans doute par le micro, de son petit hors-champ – de ce drame familial on ne saura rien de plus, c’est déjà le soir et la chevrette et le renard semi-argenté fourragent en soli.
Aux jours suivants : chevrette toujours, chevrette encore, brocard pressé, jeune cerf aux six cors, avant le retour du grand cerf aux dix cors, puissant, musculeux, une sculpture de Rodin qui marche dans la nuit et disparait en criaillant un peu, laissant la place au blaireau en pleine cueillette de vers (on croirait qu’il broute, lui aussi). Chevrette, renard, cerf six cors nuit, deux sanglier, brocard jour, cerf dix cors jour, brocard nuit, renard jour, renard nuit, renard nuit avec proie, blaireau et renard ferment la marche.
Si je résume les passages de ces quinze jours en chiffres :
Renard 15
Chevreuil 14 + faon 4
Sanglier 12 + marcassins 16
Cerf 7
Martre 4
Blaireau 4
