Les secrets des latrines

22 juillet 2026
Travaillant au livre Ceux que la nuit nous cachait, je relis et corrige les pages de l’an passé qui relatent la vaine recherche du potentiel terrier d’été des blaireaux du Villard. J’avais alors été à deux doigts de trouver celui des Landaz (dit « du Renouveau »), en contrebas, plus près du Gelon, plus frais – que Vara et les blaireautins s’y soient réfugiés reste une hypothèse à jamais invérifiable. En suivant une sente qui partait du terrier (et qui en part toujours, même si mais elle est moins marquée que l’été dernier), j’avais traversé les bois et les champs jusqu’à une coulée nette qui continuait de l’autre côté de la route en direction du chenil et de l’enclos aux sangliers. J’étais parti du principe qu’aucun blaireau n’irait s’établir dans ce secteur et je n’avais pas osé m’approcher.
Il a fallu la curiosité et l’audace de l’Écureuil pour que je m’y risque. Il y a là-bas un terrier abandonné (six ou sept gueules plus ou moins obstruées) mais surtout, des latrines pleines de crottes fraîches fourrées aux noyaux de prunes. Les blaireaux viennent ici déféquer régulièrement, mais pourquoi ?
La première hypothèse est qu’il y a un terrier occupé dans un rayon de cinquante mètres. On cherche dans les ronces, on cherche à travers bois et on ne trouve rien – si ce n’est des ossements de cerf, sans doute, et deux gros tas de viande en putréfaction, le tout baignant dans une odeur de charogne à s’évanouir.
La seconde hypothèse est qu’il s’agit d’une aire de défécation provisoire, liée à la présence de nourriture. Je place une caméra juste devant les latrines pour en savoir davantage.
Un jeune renard ouvre prudemment le bal, suivi d’un brocard que n’impressionnent manifestement pas les hurlements des chiens enfermés. Le premier blaireau, queue fine un peu tordue, arrive après minuit et marque : ce n’est ni Courage, ni Prudence, mais il ressemble au blaireau ou à la blairelle Plume, du terrier de la Renaissance, situé à 1,3km de là. Il est accompagné d’un autre, que l’on voit fourrager sur la même image mais que je ne vois pas assez pour pouvoir dire si je le reconnais. À quatre heures voici à nouveau le premier individu (Plume ?), qui marque et défèque, suivi aussitôt du deuxième individu qui pourrait être Prudence – la queue un peu en trident rappelle en effet celle qu’arborait Prudence les dernières fois que je l’ai vue, même si ce n’est pas suffisant pour affirmer que c’est elle : aurait-elle rejoint un autre blaireau que Courage, avec qui elle se serait installée dans un autre terrier alentour ? – mais qui ressemble davantage à Spatule, le deuxième blaireau de la Renaissance : queue large et plate.
Le lendemain, Plume (?) vient marquer à 23h19. Les chiens aboient, on l’entend ronfler un peu. Spatule (?) arrive huit minutes plus tard, puis réapparait à l’image une minute après Plume (?), ce qui montre bien que ces deux-là se suivent, comme le font les grands blaireautins de la Renaissance. On le voit qui soulève hors des feuilles une masse sombre et inerte qu’il consomme assez bruyamment, et qui semble être un amas de viande – probablement issue de l’un des deux gros tas d’entrailles jetés plus haut.
Passe un brocard, les chiens aboient, puis un jeune renard.
Le lendemain matin, les travaux forestiers d’ampleur ont déjà commencé, dont on entend le fracas, quand repasse un brocard, le même ou un autre, qui ne semble pas particulièrement gêné par le bruit. Il marque longuement un tronc en frottant ses joues et le haut de son crâne (ce qui, avec les bois, n’est pas très pratique), afin de déposer les sécrétions odorantes de sa glande frontale : à cinquante mètres de lui, des engins sont en train d’abattre les arbres, mais qu’on ne se trompe pas, ce coin de forêt est le sien ! On le retrouve le soir au même endroit (le dessin de la coiffe correspond), qui marque de la même façon un autre tronc et gratte le sol de sa patte avant droite – usant donc également des glandes interdigitales. Les chiens aboient, le chevreuil passe.
Revenons aux blaireaux. Il est 23h13 lorsque survient un gros individu qui ressemble à Courage. Il marque et défèque devant la caméra. Deux minutes plus tard, il revient et marque à nouveau. Les chiens aboient toujours. Bruits de feuilles froissées et petits grognements. À 23h17, Courage (?) s’en va en direction de la route en empruntant le chemin. Pour conclure ce bref aperçu de la vie sauvage qui gravite autour du chenil, passe une laie blessée à une patte avant, avec ses quatre marcassins.
J’en conclus que nous avons affaire à un espace de nourrissage multispécifique et, pour les blaireaux, à une aire de défécation temporaire utilisée par des individus appartenant à différentes familles. La vision que j’avais jusqu’alors de ce lieu s’en trouve quelque peu perturbée : pour moi, c’est un repoussoir absolu, où les chiens hurlent nuit et jour, où des restes de gibier sont abandonnés et où se déroulent en ce moment des travaux forestiers dangereux ; mais pour les blaireaux, les renards, les cervidés aussi, c’est une partie de leur territoire et une aire de nourrissage, tout comme autour des agrainoirs – et même, meilleure encore, puisqu’on y trouve des carcasses…
