Coup de lune
27 juillet 2026
Puis revient le calme de l’affût. Affût ? Disons, attente semi-mobile, petite méditation du grand champ et des lisières où l’on affûte sa capacité à saisir l’instant ou s’en laisser saisir. La place est idéale, avec une vision à 360°, qui offre plus de chance de voir surgir les bêtes espérées que les taillis d’en face (où je m’embusquerai plus tard et finirai à quatre pattes dans les ronces…). On n’entend plus les cigales, dieu merci, mais les stridulations assourdissantes et rassurantes des grillons de l’été. Bientôt, avant même qu’on ait revêtu la tenue de rigueur, un premier chevreuil aux bois effilés sort du bois et s’avance vers nous. Il nous a repérés mais ne sais qui nous sommes, ce que nous sommes, et comme nous ne bougeons pas il lui est impossible de le déterminer. On joue à « un-deux-trois-soleil », le soleil étant l’appareil photo dont Alexis finit par se saisir, et dont le déclenchement intrigue le brocard qui, tout en cueillant et mastiquant les herbes qui lui plaisent, s’approche encore, nous contourne et puis, sitôt qu’il a compris ou sentis, détale et disparaît. On enfile nos costumes de buissons.
Sortent un brocard et une chevrette. La femelle s’enfuit, poursuivie par le mâle, sans qu’on puisse facilement déterminer qui a entamé le premier ce mouvement de parade. Le rut de juillet commence maintenant ! Le brocard s’approche, renifle le derrière de la chevrette, puis tous deux se poursuivent dans un sens, dans l’autre, nonchalamment, en broutant au passage. On regarde ces jeux amoureux jusqu’à ce que la nuit tombe et que sortent les renards (deux renardeaux, qui traversent en courant) ; puis on descend à travers bois à la rencontre du « deuxième jour ».
C’est ainsi qu’Alexis le désigne. L’inattendu, le lumineux, le prodigieux lever de lune au-dessus de Belledonne sculpte la forêt, repeint à neuf la toile du paysage, renouvelle toutes les perceptions, invente un nouveau monde ignorant du soleil et des flammes, ouvre une brèche dans le temps et l’espace. On en reste pantois. En lisière passe un blaireau furtif, puis un sanglier argenté sort du bois et s’approche, dont on entend les bruits de fouille et de mastication. On s’allonge dans le serpolet, parfaitement conscients de vivre un de ces moments qui forgent la mémoire vive et qui sont, comme disait Bouvier l’ossature de l’existence, un collier de perles de lune à peine reliées à l’ordinaire des jours.
Pour dire cet indicible, il faudrait un poème, mais je n’en écris plus. Une image pourrait-elle en traduire quelque chose ? Alexis pense que oui. Il part à sa recherche, s’offre en redescendant un autre lever de lune qu’il capture et magnifie – pour offrir à autrui, et pour mémoire aussi (il dit se souvenir des circonstances de chacune de ses photos), en l’honneur en tout cas de ce coup de lune à l’issue duquel quelque chose a changé, mais je ne sais pas quoi.

