Au terrier du Couchant

Le pic-vert s’apprête à explorer l’entrée d’une gueule creusée par les blaireaux…
3 juillet 2026
Allant avant-hier faire la tournée des terriers, tout à la hâte de voir comment les blaireaux ont vécu le grand orage du 30 juin qui a provisoirement mis fin à la canicule, je fais, à la demande d’Alexis l’Écureuil-grimpeur-photographe-naturaliste, un détour en aval dans une bande de forêt entourée de champs pâturés où il soupçonne la présence d’un terrier. Un brin roublard façon renard plutôt qu’écureuil, Alexis m’envoie prospecter la lisière du haut pendant que lui cherche en bas. Je cherche, cherche et ne trouve rien, hormis un troupeau de chèvres bien gardées par des patous patibulaires qui me poussent à faire demi-tour. Je suis encore une vague sente à peine marquée, mais qui ne me mène qu’à un gros arbre déraciné…
Je rejoins l’Écureuil qui écoute, narquois, le compte rendu que je lui fais de ma défaite, pendant que lui jubile impassiblement en recomptant dans sa tête les gueules du terrier qu’il a une fois de plus découvert – en ayant eu au préalable des informations plus précises que je ne le pensais. Il est mûr pour être un parfait naturaliste, Alexis, on m’a fait souvent ce coup-là autrefois lorsque, jeune blanc-bec ornitho amateur, on m’envoyait prospecter les grands-ducs dans des zones pleines de barbelés et de ronces où l’on voulait simplement s’assurer de leur absence ! L’une des gueules était pourtant située à quelques mètres de l’endroit où je m’étais arrêté, et l’on trouvera plus tard deux autres gueules bien propres et parfaitement visibles dans le carré que j’avais parcouru. Je comprends mieux à présent l’insuccès de mes recherches de l’été dernier : quelles qu’en soient les raisons, le fait est que je suis assez mauvais pisteur.
Ce terrier orienté plein ouest avec vue imprenable sur la vallée sera donc le Terrier du Couchant. On nomme, on explore, on agrandit la carte, Magellans de la Vallée des Huiles – sans l’esprit de conquête, et avec des blaireaux pour épices… Il y a là en lisière d’assez vastes terrassements visibles depuis la route, au-dessus desquels j’installe tant bien que mal l’une des caméras.
Ce terrier est-il occupé ? Deux jours plus tard, les baguettes posées devant les gueules n’ont pas bougé, ce qui semble prouver le contraire, mais il faut se méfier de ce procédé qui peut perturber les blaireaux et n’est pas toujours fiable. Voici en effet ce que rapporte Robert Hainard à ce propos dans Mammifères sauvages d’Europe :
Le 11 juin 1961, j’ai pu constater une fois de plus la circonspection du blaireau. J’ai l’habitude, pour éviter les affûts inutiles, de poser légèrement une branchette en travers du trou du blaireau. Elle peut être dérangée par un renard ou un chien en visite, voire un blaireau qui n’est pas resté ou une souris. Mais lorsqu’elle est intacte, j’admets que le terrier n’est pas fréquenté. Ce matin-là, ayant trouvé la baguette dérangée, je la replaçai obliquement, appuyée au sol et à quelques brins de mousse. Cela permet de venir assez tard, assuré que les bêtes ne sont pas sorties. Elle était droite, épaisse de 3-4 mm. Les blaireaux, femelle, mâle et un jeune apparurent dans la gueule du terrier et se roulèrent sans sortir. Je m’aperçus bientôt qu’ils considéraient obliquement la baguette. La femelle vint la flairer de haut en bas (je ne pense pas qu’elle ait gardé mon odeur, je l’avais à peine touchée 12 h. avant et le blaireau ayant parfois trouvé la trace de mon pied (en bottes de caoutchouc) en prenant une direction imprévue, a toujours eu une réaction de fuite au terrier foudroyante). La femelle donc, après avoir flairé, passa sous la baguette en creusant le dos et s’en fut. Un quart d’heure plus tard, mâle et jeune réapparurent, le jeune flaira également la baguette, passa dessous de la même façon, ainsi que le mâle. Ils restèrent un quart d’heure à 40 mètres, en jouant et se grattant, semblant attendre le second jeune. Celui-ci vint flairer la baguette et rentra brusquement. Les deux autres étant partis, je quittai mon poste et ôtai les baguettes.
Le vent ne fait-il pas souvent tomber du bois mort à l’entrée de terriers ? Pourquoi cette baguette leur paraissait-elle si suspecte ? Un blaireau hésita également très longtemps devant une baguette trop grosse (1 cm env.). Il l’effleurait du bout des dents et retirait brusquement la tête. Enfin il la saisit et la tira à l’intérieur. Ne dirait-on pas que le piège est inscrit dans les chromosomes du blaireau ? La bête tire généralement la baguette à l’intérieur. Un braconnier qui pratiquait aussi la baguette m’affirmait que tombée à l’intérieur, elle indiquait une entrée, à l’extérieur, une sortie. Raisonnement correct, mais faux.
J’aime cette façon précise et rigoureuse qu’a Robert Hainard de s’appuyer sur ce qu’il a réellement observé pour déjouer les pièges des faux raisonnements ! Que les baguettes n’aient pas bougé ne prouve peut-être rien : les blaireaux ont pu se méfier, passer sans les faire bouger ou bien passer ailleurs. Mais les caméras à déclenchement automatique, elles, ne les dérangent pas, et leur verdict est implacable : aucun blaireau n’est passé par ici.
On voit, sur l’écran, un jeune et joli brocard aux bois « assassins » dépourvus d’andouillers qui broute un moment devant le terrier, une souris, une musaraigne, un merle au bec chargé de vers, puis une grive musicienne qui pénètre brièvement à l’intérieur de la gueule et enfin, un pic-vert, qui, lui aussi, explore l’intérieur de la gueule creusée entre les racines d’un gros épicéa. Ce terrier est à classer parmi ceux qu’il faut considérer comme en attente – on verra qui viendra l’occuper plus tard, car il semble peu vraisemblable qu’il reste vide à l’automne, mais les images confirment l’utilité de ces cavités pour toutes sortes d’oiseaux, des hulottes (en mai dernier c’est une famille de jeunes chouettes qui s’était réfugiée pendant trois jours dans une gueule assez semblable) jusqu’aux pics-verts !
