Un soir au marais

30 juillet 2026
Les ombres s’allongent sur cet espace étrangement plat de chaume rase parsemé de bosquets d’aulnes et de joncs, au-dessus voltigent des groupes d’hirondelles – l’une passe tout près, qu’on entend babiller. Un geai traverse lentement, dont les plumes bleues scintillent un moment au soleil comme les plumes d’un morpho en forêt tropicale. Quelques abois au loin. Les travaux des champs soulèvent la poussière en fond de combe. Clarines. Ce n’est pas le silence, bien sûr – jamais – mais c’est la paix du soir.
Au terrier de la Renaissance, la blairelle (ou le blaireau) Plume prépare a préparé l’automne en ratissant soigneusement l’esplanade, après quoi Spatule et elle ont disparu, ne faisant plus que des apparitions de plus en plus sporadiques. Courage à son tour a quitté le terrier du Commencement, qui est vide à présent, comme l’été dernier. L’été, d’ailleurs, je sens très bien qu’il joue en ce moment son dernier mouvement, que les jours sont plus courts, le vide plus prégnant – j’ai des antennes pour sentir cela… Quitter les lisières et les pentes pour un moment d’embusque au marais du Pontet, c’est peut-être manière de prolonger l’été en voyageant dans un tout autre milieu – à trois kilomètres de la maison…
Au premier souffle un peu frais on revêt la tenue de soirée avec fausses feuilles de chêne et masques de rigueur. On s’allonge sur la paille humide, et « le monde s’endort dans une chaude lumière… »
Au réveil, les ombres se sont brouillées en un à plat de jaune-vert un peu trouble, et le bruit des travaux a cessé. Le clocher sonne huit heures, un âne mal graissé tente pathétiquement d’actionner la poulie d’un braiment, et deux chiens à eux seuls refont le concerto infernal du chenil habituel. Puis presque rien. Bourdonnements. Pépiements d’oisillons cachés dans les buissons, souffle dans les roseaux, tourterelles au lointain qui appellent, qui se taisent.
Deux Sapiens passent sur le sentier d’en face en devisant fort et courant, les bêtes ne se montrent toujours pas – mais la lumière, juste la lumière dorée sur tout ce vert vivant encore, parait elle-même vivante, mouvante et chaude comme une bête… Je voudrais emporter son image, mais je ne le peux pas et elle-même s’efface.
Ce n’est pas normal, tout de même, un aussi grand espace qui semble vide de vies ! Ce n’est pas normal que les bêtes ne se montrent qu’en aussi petit nombre et à la nuit tombée, alors que jusqu’à peu, jusqu’à nous, la norme était partout à l’abondance ! Le paradis retrouvé, ce serait une Terre où les bêtes nombreuses sortiraient à nouveau sans crainte – sans nous craindre, car nous aurions été capables de changer…
Pour ce soir : un renard, au moins ?
C’est d’abord un brocard qui se montre entre les arbres en face, puis une chevrette avec ses deux faons. Des rousserolles effarvattes s’égayent dans les roseaux. À la lueur du crépuscule on distingue un couple de chevreuils en parade qui se poursuivent et broutent avec la même nonchalance que ceux d’hier, puis un renard furtif. Sur la route du retour, on compte les chevreuils, présents encore au rendez-vous de la nuit.
