Journal d’un biophile, juillet 2026

 

L’argiope frelon

 

 

Heureux les simples à qui suffit l’ambition de pareilles trouvailles ! Je leur souhaite les joies qu’elles m’ont values et qu’elles continuent à me valoir en dépit des misères de la vie. (…) S’ils fouillent les gramens dans les oseraies et les taillis, je leur souhaite le merveilleux objet que j’ai maintenant sous les yeux. C’est l’ouvrage d’une araignée, le nid de l’Épeire fasciée (Epeira fasciata Latr.).

Jean-Henri Fabre, Souvenirs entomologiques

 

23 juillet 2026 

Aussi commune soit elle, c’est toujours un plaisir d’observer l’argiope frelon (Argiope bruennichi), dite aussi épeire frelon, rayée ou fasciée, comme la nomme Jean-Hneri Fabre dans ses Souvenirs entomologiques – le terme d’ « argiope » faisant référence à son aspect brillant et clair. Quand on la voit photographiée de près, il semblerait – comme souvent les araignées – qu’elle soit de taille gigantesque, alors que les plus grosses femelles ne dépassent guère les 20mm et que celle que j’ai fini par débusquer ne doit pas dépasser les 15mm. On penserait aussi que le jaune éclatant de ses rayures (en vérité plutôt jaune pâle) la rende facilement repérable, alors qu’il fait un fort bon camouflage dans les herbes jaunies de l’été (les insectes qu’elle capture en sont dupes, en tout cas). Jean-Henri Fabre estime que « comme prestance et comme coloration, [elle] est la plus belle des aranéides du Midi », son aire de répartition d’origine. « Sur son gros ventre, puissant entrepôt de soie presque du volume d’une noisette, alternent les écharpes jaunes, argentées et noires qui lui ont valu la dénomination de fasciée. Autour de cet opulent abdomen, longuement rayonnent les huit pattes, annelées de pâle et de brun. »

Celle-ci est la première que je vois cette année. Elle a fait sa toile au beau milieu du grand champ en dessous du château d’eau, tout près du sol, et sa petite taille la rend difficile à trouver. La toile elle-même est composée d’un cercle très approximatif, et même franchement brouillon dont je ne peux vraiment pas dire à l’instar de Fabre que « c’est magnifique d’ampleur et de régularité. » Au centre (si on veut) de la toile se tient l’argiope, et juste en dessous on distingue une sorte de motif blanc en zigzag qu’on appelle le stabilimentum, et dont la fonction n’est pas très claire : attrape-mouches ou camouflage supplémentaire ou stabilisateur (« le robuste zigzag de soie est apposé pour donner au réseau solidité plus grande »). Le champ est cependant si pauvre en insectes en ce moment qu’on se demande quelles proies notre argiope va pouvoir y trouver : en quatre ou cinq passages je n’en ai vue aucune engluée à la soie. J’ai pourtant attendu un moment, dans l’espoir d’assister à cette scène épique que décrit Fabre :

« Le rétiaire antique, ayant à lutter contre un puissant fauve, paraissait dans l’arène avec un filet de cordage plié sur son épaule gauche. La bête bondissait. L’homme, d’un brusque élan de sa droite, développait le réseau comme le font les pêcheurs à l’épervier ; il couvrait l’animal, l’empêtrait dans les mailles. Un coup de trident achevait le vaincu. De façon pareille agit l’Épeire, avec cet avantage de pouvoir renouveler ses brassées de liens. Si la première ne suffit pas, une seconde à l’instant suit, puis une autre et une autre encore, jusqu’à épuisement des réservoirs à soie. Quand plus rien ne bouge sous le blanc suaire, l’araignée s’approche du ligoté. Elle a mieux que le trident du belluaire : elle a ses crocs venimeux. Sans bien insister, elle mordille l’acridien, puis elle se retire, laissant le patient s’affaiblir de torpeur… »

Au lieu de quoi, je n’ai vu que le vent ballotter en tout sens la structure, très solide au demeurant – puis, un matin, je n’ai plus rien trouvé dans le champ déserté : elle avait dû plier bagage pour un meilleur poste de guet quelque part en lisière…

 

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