Journal d’un biophile, juillet 2026

 

Un soir en lisière

 

 

21 juillet 2026 

Embusqué en lisière en tenue de buisson, j’attends les renards face au grand champ couleur chair. Il y a des yeux qui luisent dans les failles des arbres et qui me regardent, moi qui voulais regarder. Des merles moqueurs fourragent en gloussant en cercle autour de moi pour qu’on ne m’oublie pas.

À cette heure, c’est fini, les araignées enroulent leurs toiles et vont se coucher.

À cette heure, ça commence, les grillons sortent la colophane et entament le premier mouvement du concerto du soir.

À cette heure la lumière douce s’adoucit encore sur le champ couleur chair, et les timides du crépuscule et de la nuit s’enhardissent : blaireaux, renards, chevreuils et chouettes, le monde rendu au mystère des ombres s’apprête à redevenir vôtre.

À cette heure même l’anxiété bat moins fort, parce qu’il y a un chevreuil justement qui vient paître tout près et qu’il parait en paix. Heureusement qu’aboient encore les chiens de chasse du chenil d’en face, sans quoi on pourrait croire en la bonté du monde (avec ce que cela suppose en retour comme déceptions).

Surtout, dans ces moments, il ne faut jamais dire qu’il ne se passe rien, même si les renards ne se montrent pas, parce qu’un pic-(vert vient de crier, parce qu’un souffle presque allégé d’une odeur de salade a agité les feuilles, parce qu’un, et même deux pics épeiches frappent un tronc, parce qu’un avion passe, que ça stridule, que ça s’agite, que ça s’apprête, que ça cliquette dans le grand champ et le petit bois. Le paon hurle, hélas, puis la buse, puis un homme après son chien je crois. Les pics, ça y est, je les ai aux jumelles, c’est un couple occupé à fouiller l’écorce d’un arbre qu’on dit « mort » mais qui ne l’est pas pour tout le monde…

Arrive l’Écureuil et l’on change de lisière – il est trop tôt pour les renards, en face ce sera mieux pour les chevreuils ou quiconque voudra bien se montrer, et le temps élargi de l’attente heureuse reprend, où l’on n’a rien à faire, tout à voir, rien à dire, juste à vivre.

La découpe en fractales infinies des feuilles de chênes très nettes et sombres dans le ciel clair, la rumination amolli des vaches en contrebas qui parfois tendent le cou vers le noyer pour attraper une gerbe de feuilles, la stridulation prolongée des grillons champêtres et le grondement silencieux de la montagne diffractent l’attention en une myriade de sensations juxtaposées qui ne permettent bientôt plus de faire le point, de faire le lien – si un grand cerf venait maintenant là devant on n’en verrait que les détails sans comprendre tout de suite de quoi il en retourne…

Chevreuil et sanglier ce soir-là ne sortiront du bois pour s’approcher tout près, je l’ai bien compris, que lorsque la lumière sera trop basse pour garder trace de leur curiosité, et que j’aurai fermé le carnet.

Ce que je fais.

 

Ce contenu a été publié dans Biophilie. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.