Journal d’un biophile, juillet 2026

Une marche blanche

 

 

13 juillet 2026

Je marche sous le ciel blanc en attendant les orages.

L’été brûle, tout brûle, sur l’écran des infos toutes les forêts flambent en un feu d’épouvante. Hier dans la vallée, c’est une maison qui a cramé. On traverse le désert sans vie des champs fauchés et poussiéreux (si un papillon passe on le remarque aussitôt). On trouve ici ou là des traces de fouilles et l’on songe que les blaireaux aussi, faute de vers, de fruits et d’insectes, doivent commencer à ressentir de l’inquiétude – quelques mûres qui rougissent et les premières prunes redonnent un brin d’espoir, « ça d’épaisseur »…

L’an passé, à la même époque, Vara et les blaireautins du Commencement avaient quitté le terrier ; Courage et Prudence, eux, dans des conditions pires puisqu’on s’enfonce dans le troisième épisode d’une canicule qui semble ininterrompue et qui a commencé plus tôt, sont restés au même endroit, mais n’est-ce pas une mauvaise stratégie, une erreur de débutants ?… (Aimer, c’est s’inquiéter, et je m’inquiète pour eux…) Le duo que j’observe au terrier de la Renaissance (ainsi nommé par Alexis en référence au terrier du Commencement qui fut celui de la naissance de Prudence et Courage), suivent encore leur mère d’un terrier à un autre, puisqu’ils semblent occuper également le terrier dit « du Chat » près du torrent (ce qui reste à confirmer) : n’est-ce pas une meilleure stratégie ? Le quatuor de la Persévérance ne va-t-il pas devoir lui aussi déménager ? Si mes intuitions sont bonnes, il y a fort à parier que le terrier des Hérissons, où j’ai vu récemment apparaître une grosse blairelle qui peut être Vara, accompagnée d’un blaireau plus petit avec une tâche blanche sur le dos, devrait se repeupler, car il est situé dans un endroit plus frais et plus proche du torrent. Les prochaines visites au terrier me permettront sans doute d’en savoir davantage.

Longue station devant une fleur de tournesol à l’intérieur de laquelle je ne trouve que des abeilles domestiques, puis devant le cadavre d’un hyménoptère acajou dont l’abdomen est orné d’un œil vide et laiteux comme le ciel ce matin : Cimbex du bouleau, semble-t-il (Cimbex femoratus).

Me voici dans les bois, secs, secs, secs, il n’y aura pas de champignons non plus cet été. Plus loin un homme est mort il y a quelques jours, pendant des travaux forestiers, écrasé par un arbre. Il tombe de la mort partout.

Parti à l’aube je n’ai croisé aucun renard, aucun chevreuil, et peu d’oiseaux, mais à mesure qu’on approche du torrent dont le souffle frais est une bénédiction les chants au moins reprennent. Comme le Gelon est bas, cependant. Les chiens y font un arrêt prolongé et me regardent avec un air de reconnaissance absolue, comme si c’était moi qui avais fabriqué cette brise et l’eau fraîche (désolé les chiens, mon espèce ne fabrique que des sècheresses…). Plus loin le grand roncier prépare ses fruits, ce serait bien qu’il se dépêche car nombreuses sont les bêtes qui attendent. Les balsamines occupent une part croissante des berges, monstrueusement belles mais, semble-t-il, moins exubérantes que d’habitude. À part ça tout est sec, même les crottes des renards, même la souille des sangliers.

À propos de renard, voici plus loin une nouvelle rassurante qui contredit la phrase précédente : à en juger par leurs fèces, il ne fait aucun doute qu’ils sont au courant de l’arrivée des prunes !

Suivre cette sente au bord du torrent et la quitter sans la moindre trace de boue sur les chaussures et les pattes, je crois que cela ne m’était encore jamais arrivé.

Une odeur de charogne, c’est encore une odeur de vie.

Entre deux cimes, le coup de poing blanc du soleil.

Tout de même, voici un escargot noir et or, une vraie perle, à croquer !

Pendant la canicule les humains se plaignent, les bêtes des bois jamais. Elles attendent que ça passe. Elles s’adaptent, ou meurent en silence. De toute façon, même si celles d’ici pouvaient se plaindre elles auraient tort de le faire, car au moins cette forêt ne brûle-t-elle pas encore. C’est encore habitable, ici, je vous assure ! ai-je crié à la cantonade.

C’est dur aujourd’hui peut-être, demain ce sera vachement pire.

Longue station au bord de l’eau, où me rejoint illico la cohorte des absents.

Plus loin la martre n’est pas au rendez-vous (les taons, si).

Un petit détour pour relever la caméra du « terrier du grand tour » me confirme ma présence (mais oui, je suis venu ici), et l’absence de tout autre animal.

 

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