Journal d’un biophile, juillet 2026

 

Plume ressuscité

 

Retour au monde domestique après dix semaines d’errance dans le monde des morts…

 

6 juillet 2026

Aussi rigoureux soit-on dans la recherche de tous les points d’appui qui semblent pouvoir faire office d’éléments objectifs, tenter de lire un texte littéraire, des vidéos animalières captées par des caméras automatiques, le cœur d’autrui ou toute situation un tant soit peu complexe nous expose sans cesse aux projections, aux fausses pistes, aux contre-sens, à tous les pièges de noitre subjectivité. Il faut se méfier de ce qu’on croit voir, de ce qu’on croit savoir, de ce qu’on croit en toute bonne foi et toute intelligence comprendre de la situation, du texte, des bêtes, d’autrui, de tout – le récit qui va suivre n’est pas une invitation à la paranoïa mais, au moins, à la prudence interprétrative !

En suivant pendant quelques semaines la vie quotidienne de plusieurs familles de renards, j’avais été frappé par la variété des proies apportées aux renardeaux : outre de nombreux campagnols et l’apport très ponctuel d’une baguette de pain, il y avait eu, entre autres, un faon de chevreuil (j’avais déjà surpris un renard en train d’en capturer un l’an passé) ainsi qu’un chat domestique. Plus récemment, j’ai fait état d’un charnier de trois hérissons à proximité du gîte des renards. Le chat et les hérissons avaient-ils été prédatés par le renard ? C’est possible, malgré ce que dit la littérature sur ce sujet, mais il est également possible qu’ils aient été ramassés déjà morts au bord de la route : le renard ne s’attaque pas à un hérisson adulte, trop piquant, ni à un chat adulte, trop dangereux.

Il se trouve que le jour de la découverte triomphale de l’un des terriers a coïncidé avec celui de la disparition de mon chat Plume, le 26 avril 2026 (jour sinistre, j’aimais beaucoup ce chat, et j’avais tiré de cette expérience de profondes réflexions sur le lien conflictuel entre les mondes domestiques et sauvages, qu’il va me falloir complètement reprendre – voir en mai Tombeau de Plume !). Tout portait à croire qu’il avait été victime des renards. Lui qui m’avait déjà suivi au terrier de blaireaux près du village avait pu faire de même en s’aventurant dans ce bois où deux renards adultes étaient en quête de nourriture pour leurs cinq renardeaux affamés. Il venait très souvent dans ces parages avec son compère le chat Musique qui, depuis cette date, n’y était plus retourné, restant obstinément cloitré dans ma chambre – traumatisé, pensais-je… À ce même endroit j’avais déjà surpris un aigle occupé à manger un jeune chat qu’il venait manifestement de tuer, et j’avais récemment trouvé près du terrier le cadavre d’un autre chat.

Ma conclusion était logique, et appuyée encore par le fait que les images enregistrées cette nuit-là par le piège photographique attestaient qu’une importante distribution de nourriture avait eu lieu (ce qui n’était pas le cas si souvent) : cris de harpies, renardeaux filant dans toutes les directions avec des morceaux dans la gueule… Mon chat Plume avait été tué et mangé par les renards, voilà, l’affaire était close et je pouvais commencer à faire mon deuil. Je n’éprouvais pas d’hostilité pour autant vis-à-vis des renards, et j’avais encaissé cette mauvaise nouvelle avec fatalisme, sans leur en vouloir, sans généraliser (« les renards sont des dévoreurs de chats »), ni, bien sûr, acquiescer si peu que ce soit à l’odieux massacre dont ils sont chaque année victimes ; à tout prendre, je préférais que Plume soit mort tué par un animal sauvage plutôt qu’écrasé par une voiture.

Mon histoire était vraisemblable, mais elle n’était pas vraie, et j’ai commis en la racontant une injustice flagrante vis-à-vis de mes voisins goupils.

Aujourd’hui, plus de dix semaines après la disparition de Plume, un message sur mon répondeur m’apprend qu’il a été recueilli par un couple de Hollandais qui fait du camping à une quarantaine de kilomètres d’ici, dans le massif des Bauges. Je prends la voiture dans un état second : il est bel et bien vivant, quoique méconnaissable. Lui qui était dodu comme un blaireau en automne, n’a plus que la peau et les poils, mais il manifeste en nous voyant, Léo et moi, le plus vif contentement (ce petit ronronnement là est à pleurer). De retour chez lui, il se précipite comme il se doit sur sa gamelle, mange et boit beaucoup, beaucoup ronronne, puis s’effondre, épuisé autant que soulagé – depuis, il dort.

Revoir vivant un être cher que l’on pensait mort, cela ne m’avait jusqu’à présent été donné à vivre qu’en rêve : souvent je le retrouvais comme je retrouve aussi mes morts humains dès que je ferme les paupières, je me pinçais, je n’avais pas mal, je comprenais que ce n’était qu’un rêve et je me réveillais ; à présent je le regarde dormir sur le rebord de la fenêtre, je me pince… j’ai mal, c’est merveilleux.

Vivent les braves gens qui prennent la peine de recueillir les chats perdus, vivent les renards, les félins aux neuf vies, et la réalité qui déjoue nos extrapolations les mieux élaborées ! Ah, oui, il reste encore ce détail qu’il me faut bien avouer : le chat Musique, que je croyais traumatisé par la scène de prédation dont il avait pu être témoin, depuis le retour de Plume boude quelque part dans le jardin, assez mécontent de n’être à nouveau plus le seul matou de la maison…

 

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