Journal d’un biophile, août 2026

 

Trois jours dans la montagne

 

 

26 au 28 août 2026

Ce journal, on l’aura compris, n’est pas un journal intime mais celui d’un biophile, voire de la bibliophilie qui, par-delà mon lieu et ma personne, touche avec plus ou moins de vigueur de nombreux humains qui portent pour les bêtes non-humaines avec qui nous partageons nos territoires un attrait si vif qu’il n’est pas exagéré de dire qu’il relève d’une forme d’amour. Contre toutes les forces délétères partout à l’œuvre dans le monde aujourd’hui, la biophilie me semble faire partie des possibles antidotes.

Ces deux dernières années, c’est une de ses nombreuses filles cadettes, la méliphilie (l’amour des blaireaux) qui m’a porté, happé, ballotté, et ce n’est pas fini… La récente escapade sur le mont Granier où j’ai croisé avec bonheur quelques étagnes a néanmoins ravivé une envie folle de revoir la faune de montagne en général et les bouquetins en particulier, si bien que lorsqu’Alexis m’a dit vouloir retourner les photographier dans Belledonne et m’a courtoisement invité à l’accompagner si le cœur m’en disait, j’ai accepté presque aussitôt. Je savais qu’il serait un précieux adjuvant pour voir ce que j’avais envie de voir…

C’est ainsi que je repars en montagne, que dis-je, en voyage, car c’en est un ! Bien sûr je suis fébrile, je ne dors pas la nuit précédant le départ, je vois déjà défiler au plafond des silhouettes de grands cornus se profilant sur un ciel éclatant. Je suis inquiet. C’est ainsi, je suis toujours inquiet au moment de partir, mais je le suis doublement parce qu’Alexis est un athlète, entraîné comme il se doit, moi un flâneur qui a passé l’essentiel de son été à écrire ou affûter chevreuils et blaireaux, et je crains d’être une entrave ; et puis, j’ai le vertige, je n’y peux rien, et je me doute bien de ce qui m’attend là-haut à la poursuite des bouquetins… Je me rassure en me disant qu’il aura, lui, tout son lourd matériel de photographe à porter, ce qui le ralentira peut-être un tout petit peu…

L’équipée commence à l’heure dite, 13h15, direction Valpelouse. Pour ce qui est des impedimenta, je constate que le sac de mon comparse photographe est plus léger que le mien… Peu importe, et peu importe même le grand tour annoncé qui me fait craindre un instant de passer plus de temps à marcher qu’à observer : on fera avec ce qui vient, comme toujours, comme c’est bien, et puis, sitôt les premiers pas sur ce chemin saturé de souvenirs la pure joie d’être là l’emporte sur l’anxiété. Comme toujours.

Ce qui n’est pas comme toujours, c’est qu’ils soient là, eux, au pied des Grands Moulins, bouquet épanoui de têtes bicolores qui nous regardent avec curiosité, dirait-on, comme si ne passaient pas ici pendant l’été tant de randonneurs ! Cinq femelles chamois et leurs deux petits ainsi se montrent une heure à peine après le départ, dans toute leur élégance d’antilopes alpines et la tendresse de leurs robes claires. Robes claires ? En vérité, deux individus l’ont si foncée qu’on pourrait croire qu’ils ont déjà revêtu leur tenue d’hiver — on constatera tout au long de l’escapade qu’en effet, les robes claires et sombres sont mêlées. Le photographe, calé sur un caillou, déclenche en rafales. C’est à ce moment-là qu’un faucon crécerelle, puis deux, puis trois passent et repassent et finalement s’immobilisent en vol du Saint-Esprit autour du bouquet de chamois ! On s’exclame, on ne sait pas trop qui il faudrait remercier mais on remercie quand même. Je ne savais pas, avant de les revoir, à quel point les chamois me manquaient.

Dans ce premier point culminant d’une balade qui en comptera beaucoup, se produit cependant une sorte de court-circuit intéressant. Comme Alexis est tout occupé à sa tâche de capture des images, un jeune homme survient, qui l’interpelle : c’est l’entraîneur qui a accompagné Alexis dans son parcours de grimpeur jusqu’à l’an passé. Ce dernier, ravi de la rencontre, aussitôt se dédouble entre ses deux vies de photographe naturaliste et de grimpeur. Une part de lui continue à photographier chamois et faucons, une autre engage une conversation chaleureuse qui montre d’évidence qu’à rebours de l’amoureux des bêtes misanthrope qu’on imagine trop souvent, le biophile peut être sociable, intégré, à l’aise avec ses congénères humains. La biophilie est aussi, et doit être, un humanisme ! Ce n’est pas parce qu’on aime les chamois qu’on n’en apprécie pas pour autant ceux qui, parmi les bipèdes, méritent de l’être.

C’est à ce moment-là que un vautour, puis deux, puis trois, quatre, cinq vautours fauves viennent rejoindre la ronde des chamois et des faucons. Cinq vautours fauves traversent le ciel de Belledonne, ce qu’il n’est pas si fréquent de pouvoir admirer. Je regarde leurs grandes ailes écartées qui ne battent pas. Le vertige me vient. Passent encore deux aigles sur cette piste invisible du ciel parfaite pour planer. On ramasse les sacs, Alexis rassemble ses moitiés, et l’on poursuit la route.

La biophilie n’est pas un aimable passe-temps qui divertit, elle a un effet très concret, très physique, qui porte sur l’ensemble des perceptions. Je remarque ainsi que la joie d’avoir en si peu de temps pu observer chamois, faucons, vautours et aigles (sans compter une marmotte et de nombreux casse-noix), alliée à la perspective d’aller vers les autres rencontres tout aussi stimulantes, allège de moitié le poids du sac, rend la pente du col quasi insignifiante, et me fait si bien oublier l’autre vie qui m’attend au retour en cette toute fin du mois d’août que, sur le moment, je n’ai même pas conscience d’avoir oublié quoi que ce soit.

On monte lentement jusqu’au col de la Frèche pour déposer les sacs à l’endroit où l’on bivouaquera, puis on repart au plus vite sur les crêtes en direction des Grands Moulins. Ici, mon fils Léo, tout petit, n’a pas vu son premier chamois, ce qui m’a permis de comprendre qu’il était myope. Là-bas, je me souviens des étagnes que croisées plusieurs fois… Allégés des sacs on s’en va sur la crête, qui est assez raide. Au départ je faisais l’inventaire des espèces, par peur de ne pas voir grand-chose peut-être, ou par amusement. Le décompte des casse-noix s’est perdu après vingt, celui des marmottes est plus simple car elles sont moins nombreuses et fort discrètes — je peine à voir celle qui s’est aplatie sous le rocher, tu sais, le gros rocher là-bas au milieu du pierrier (qu’il me soit ici permis d’adresser au moins une pique à mon comparse, histoire d’assaisonner l’éloge : il lui reste une marge de progression pour arriver à verbaliser la localisation des bêtes qu’il repère — exercice il est vrai délicat, pour lequel des progrès seront effectués au long de l’escapade !). On s’égare quelque peu sur la pente scabreuse déjà plongée dans l’ombre, avec la crainte de rater le spectacle qui sans nul doute se déroule de l’autre côté, au soleil. Petit vertige, petit malaise, quand même je me souviens que je suis un blaireau plutôt qu’un bouquetin. On redescend prudemment pour contourner l’obstacle.

On revêt les tenues de camouflage, mais nulle bête ne se montre dans la montée des Grands Moulins, et l’on bifurque avec l’espoir de retrouver la harde des chamois de l’autre côté de la crête. Soudain — étagnes et petits à droite ! Les rôles aussitôt et naturellement sont répartis : je reste où je suis, caché derrière rocher, pendant que le photographe part en chasse.

Ce sont en effet des attitudes de chasseur qui lui viennent : le photographe animalier en est un. J’entends déjà murmurer les critiques ! D’aucuns condamnent toute tentative d’approche, en toute circonstance, au nom du dérangement. Une mise au point est certainement nécessaire, qui sera valable pour les deux ou trois fois où cette scène se reproduira.

D’abord, il ne faut pas nier qu’il y a dérangement. Les chamois tout à l’heure sont venus nous regarder, puis ils ont continué à brouter : c’est un signe certain de ce que le dérangement a été modéré. Cette fois, les étagnes aussi modifient leur comportement, d’une façon que je préciserai ensuite, mais elles ne prennent pas la fuite, au contraire, et toute autre rencontre avec d’autres espèces est susceptible de produire ce type de légère perturbation. C’est au photographe d’avoir son éthique, de ne pas franchir certaines limites, de faire vite et bien, ce sont les conditions de la rencontre.

Car dans ces moments-là, il y a rencontre, il y a interaction. Certaines personnes voudraient qu’il n’y ait, entre l’homme et les animaux sauvages, plus aucun contact, à cause du mal qu’on leur a fait et qu’on continue à leur faire, même en voulant bien faire. Je pense que c’est un piège. Nous ne sommes pas en dehors du monde vivant, nous faisons aussi partie de la trame, et s’il est vrai que notre seule présence peut être cause de troubles et même de terreur, puisque nous avons de fait terrorisé tous les autres animaux par notre comportement destructeur, faire ce mouvement d’approche contrôlée quand on est photographe (si on ne l’est pas, on s’abstient) permet non seulement de rendre compte de la beauté, du mystère et de la grandeur des bêtes mais aussi d’établir brièvement un contact pacifique sur la base duquel un autre rapport entre nous pourrait être possible.

Or donc, le photographes se rapproche, et son manège malgré le camouflage n’a évidemment pas échappé aux étagnes. Il y en a deux, qui s’embrassaient d’ailleurs avec tendresse lorsque je les ai regardées aux jumelles. Sont-elles des sœurs ? Sont-elles les mères des deux petits qui les accompagnent ? Je ne peux évidemment pas le savoir, mais je constate qu’elles se séparent à présent : l’une vient vers moi sans m’avoir vu, l’autre reste avec les petits. Après un premier mouvement de recul, cette dernière décide de s’avancer vers l’humain embusqué qui la photographie. Elle se place juste au-dessus de lui, qui reste tapi derrière son gros appareil dont il use, je suppose, sans modération (il reviendra avec 1500 clichés). Cette façon de remuer les cornes relève du langage universel : il n’y a plus qu’à déguerpir avant de se prendre un coup de corne ou un caillou sur la tête, et à rester un peu plus à distance…

L’autre étagne, cependant, a poursuivi son chemin dans ma direction, et se trouve à présent à quelques mètres de mon rocher. Que faire pour ne pas lui faire peur ? Si je reste caché et qu’elle me découvre au dernier moment, l’effet sera terrible – voici le genre de surprise qui a le don de me faire sauter au plafond. Je choisis donc de me montrer, et passe doucement la tête au-dessus du rocher. Je constate qu’elle m’avait déjà senti, bien sûr… Le bas du corps à l’ombre, le buste et la tête au soleil, elle me regarde de ses grands yeux orange barrés de noir, semble sourire, ferme les yeux, s’avance encore, s’arrête… Il est difficile d’interpréter les émotions d’autrui, et plus encore quand cet autre est une étagne, mais je ne perçois en elle ni crainte, ni véritable curiosité : elle prend acte de la présence d’un bipède sur son passage, et s’interroge sur la marche à suivre – continuer, ou faire un détour, option qu’elle choisit finalement en faisant lentement deux pas de côté avant de s’éloigner tranquillement. Je garde en tête la douceur de son pelage fauve à la lumière du soleil couchant, et cette tranquille assurance d’une bête qui se sait chez elle…

Je me retourne vers la crête d’en face où se tiennent toujours la mère et ses petits. La scène qui suit, je ne l’avais jamais vue…

Sur la ligne de crêtes au-dessus d’un vaste nuage cotonneux teinté d’ocre, les deux éterlous s’amusent à faire des figures dans les airs comme des enfants sur un trampoline. Je ne suis pas photographe, et mon modeste appareil ne me permet pas de capturer cette image que je garde en mémoire sans pouvoir la partager autrement qu’en paroles : il y a deux petits bouquetins qui se dressent sur leurs pattes arrière, décollent, littéralement montent au ciel, volent au-dessus du nuage, la tête en bas, les pattes en l’air, qui volent vraiment et qui voltigent et sautent l’un par-dessus l’autre pendant qu’en contrebas leur mère les regarde, ma foi, comme toutes les mères regardent leurs enfants occupés à jouer…

Depuis l’émergence de mes blaireautins Courage et Prudence je n’avais pas connu de scènes aussi touchante, la capra-ibexiphilie me guette, comment vais-je redescendre ?

Le soir qui voltigeait retombe, cependant. D’autres étagnes arrivent, et les cailloux qui roulent ne tombent pas par hasard : on évite prudemment le sentier bombardé. Un randonneur solitaire qui redescend les Grands Moulins interpelle Alexis : un camarade de grimpe, bien sûr — mais tu connais tout le monde ? La lune presque pleine éclaire la montagne. On mange en hâte, il fait froid maintenant. Je dors peu, je surveille la lune dans l’attente de l’aube, bien conscient de n’être qu’un petit grain de poussière perdu dans le chaos cosmique…

 

 

Rapide et fastueuse a été l’aube avec ses projecteurs partout rallumés en faisceaux épars sur les falaises. Rapides, trop rapides et fastueuses ont été ces heures d’hier, qui ont offert un tel défilé animal qu’écrire et raconter me semble presque impossible — tenter de capturer des images est, dans ce cas, bien moins inefficace.

Le premier jour nous ayant tant gâtés, on peut craindre un deuxième jour moins riche : ce ne sera pas le cas. Pour une fois, c’est moi qui ai le privilège de voir en premier les chamois. Assis en tailleur au-dessus du campement, je regarde dégringoler une petite harde de sept femelles avec leurs petits jusqu’en bas du pierrier où leurs taches de moins en moins perceptibles se perdent dans l’herbe sombre. Est-ce que ce sont les sept qui, hier, ont formé ce bouquet de têtes curieuses autour duquel passaient les faucons ? Je ne le pense pas car les jeunes étaient plus petits que ceux-là, et les robes plus contrastées… Un sifflement retentit sur la falaise en face, un autre chamois sans doute. Je crapahute sur les rochers de gneiss ou de granit gris, rugueux à souhait, parsemés de lichens safran en plaques granuleuses ou anthracites en forme de trompette, jusqu’à un promontoire déjà ensoleillé.

Pas un nuage, très peu de brume. Les syrphes sont en action depuis déjà un moment, et les marmottes crient dans la combe. Le soleil illumine l’adret des Grands Moulins, et cette crête où jouaient hier les éterlous. Bientôt nous voici repartis.

Plus loin c’est une harde d’une vingtaine de chamois qui traverse un pierrier en contrebas. Le soleil se lève à peine, les petits ont de l’énergie à revendre et ruent, bondissent, s’amusent, puis c’est toute la harde qui s’en va en courant. Le photographe dévale la crête opposée dans l’espoir de les voir passer d’un peu plus près, pendant que je surveille aux jumelles. Le spectacle qui suit me surprend, car je pensais que de tels rassemblements ne pouvaient être vus que dans les Bauges, le Jura ou le Vercors : ce sont en effet une cinquantaine de chamois qui galopent à présent dans l’herbe, sans qu’on y soit pour rien car ils ne nous ont manifestement pas vus, non, ils ne courent pas par peur mais par plaisir, par besoin, parce que c’est le matin, parce que ça fait du bien – et les regarder vivre libres aussi fait du bien…

On continue. Le sac est encore plus léger.

La marche est paisible jusqu’au petit refuge des Férices, où l’on peut se ravitailler en eau (ce qu’on a fait sans attendre au premier torrent venu, bienvenu dans cette montagne si sèche). Voici encore au loin une quinzaine de chamois qu’on observe un moment. On s’engage alors le long du torrent du Bens en direction du col de la Bourbière, qui m’attire terriblement et me semble tout proche. L’impression de vie inhérente à la présence de l’eau est rapidement annihilée par l’austérité des grands éboulis où l’on ne voit, comme être vivant, qu’un fugace campagnol des neiges. On traverse lentement les deux névés criblés de crottes de bouquetins et de chamois. Soleil, neige et sueur. C’est dans la longue montée du grand éboulis que la migraine me vient, que la tête me tourne, à cause du soleil, de la neige, du manque de sommeil… Il n’y a plus aucune bête en ce lieu mort et silencieux pour me faire oublier le poids du sac, et j’avance assez péniblement. Le vent du col qui à la fois douche et sèche vaut cependant la meilleure des cascades, et la dernière montée jusqu’à la croix du Grand Charnier se fait plus légèrement.

Nous voici au pays des grands bouquetins mâles. Le vent souffle. On dresse le très modeste camp sur un replat, l’empreinte d’un bouquetin imprimée sur le sol sablonneux entre les matelas. Je m’allonge, m’endors aussitôt, et suis réveillé peu après de la meilleure façon qui soit : « Bouquetin ! »

Le bouquetin, un jeune mâle, je ne sais même pas si je l’ai vraiment vu : il a passé la tête au-dessus du rocher puis il a disparu. Ce n’est pas une hallucination, deux images en attestent, mais où est-il passé ? À pas de lynx on part à sa recherche, en s’attendant à le trouver derrière chaque rocher. En vain. Il a dû s’envoler. (L’escapade m’aura au moins appris une chose sur la vie des bouquetins : ils  volent…)

On rencontre plus loin un autre très grand bouquetin, aux très grandes cornes, probablement très vieux, que l’on regarde longuement marcher. Le vent souffle plus fort. Quelques gouttes d’eau tombent sur mon carnet. Comme on n’a pas prévu de tente on s’inquiète un peu, mais à peine car il est difficile de s’inquiéter longtemps quand il vante si bien, l’anxiété ne tient pas.

On repart bientôt en quête des grands mâles, quête qui nous mène à quelques dizaines de mètres du campement, où un très bel individu aux cordes imposantes occupe le col et barre le passage. Il m’a vu, je m’accroupis, rejoint par Alexis. Il nous tient en joue, ne bouge plus. On entame alors une partie de cache-cache en faisant mine de partir mais en restant embusqués derrière un rocher, pendant que lui reprend son paisible pâturage. On le contourne tout doux, tout doux, sans être vus… Une étagne couchée plus loin dans une anfractuosité se relève pour mieux se recaler — une mère, à en juger par son ventre et ses tétines gonflées. Le vent souffle en rafales. Voici le grand mâle en ombre chinoise sur la ligne de crête. Je photographie le photographe qui photographie le bouquetin, car la partie de cache-cache est finie maintenant, que l’humain, bien sûr, a perdu… Queue dressée, posture intimidante, il est temps de le laisser repartir et, soi-même, de s’effacer. Le vent souffle de plus belle sur notre balcon en montagne où le temps existe d’autant moins que, toutes batteries épuisées, les téléphones ne sauraient nous donner des nouvelles du monde (pendant ce temps un glacier au Népal s’est effondré en engendrant une catastrophe effroyable dont on ne sait encore rien), et l’on se sent, mon vertige mis à part, libres comme un bouquetin (je sais que c’est une illusion mais qu’est-ce qui ne l’est pas ?).

On monte pour prolonger le jour et, ballottés par les rafales, scruter encore la crête derrière laquelle un demi-soleil éclipsé par de très longs nuages disparaît lentement.

Cri d’une marmotte.

Bêlements de moutons, tirs au loin d’effarouchement du loup sans doute.

Le grand vent a lavé le ciel.

Plus de soleil, soudain on est dans l’ombre grise.

Deux feux clignotent dans la combe.

Plus de soleil, il était pourtant bien haut dans le ciel !

Un squelette de baleine translucide dérive.

Sur la crête, nulle silhouette vivante ne se montre plus, seulement des rochers coupants qui font siffler le vent.

Les crêtes bleutées dans le flou du fond s’effacent.

Où s’en va cet avion qui passe ?

Les calligraphies étonnamment stables des nuages suggèrent quelque chose comme la permanence de l’instable, comme ce faucon qui prolonge encore son prodigieux vol stationnaire malgré le vent du soir.

Des premières lueurs de l’aube aux dernières du crépuscule, puissent nos vies être aussi pleines, riches et libres que cette journée au pays des chamois et des bouquetins, me dis-je, repris déjà par un regret…

C’est à ce moment seulement qu’on voit la lumière, à l’opposé, déjà levée, resplendissante, de la pleine lune qui a pris le relais des astres et illumine ce deuxième jour de la nuit, que nous ne vivrons pas…

 

 

Moi aussi, cette fois, je dors profondément, sans plus me soucier de la lune, malgré les bourrasques qui secouent le duvet. J’ai repris l’habitude oubliée de dormir sur un maigre matelas dégonflé à même le sol (l’important est de ménager un maximum de points d’appui au corps pour éviter d’être endolori), et puis, toutes les images du jour défilent dans ma tête en une farandole vraiment joyeuse. Je me laisse entraîner. Tout est parfois si net que cela semble une hallucination. À un certain moment pourtant je me réveille parce que j’entends une bête qui gratte près de moi. Je crois que c’est un oiseau, car j’entends des bruits d’ailes. J’ouvre les yeux, et considère avec stupeur, et même un peu d’effroi, l’énorme rocher près de moi que je ne reconnais pas… Le paysage baigne dans une brume argentée, et ce rocher semble une couverture qu’on aurait jetée là… Je mets quelques instants à me ressaisir, et cherche en vain l’oiseau : alentour rien ne bouge, sauf les herbes ballottées par le vent.

L’aube est rapide, et plus encore notre lever : déjà on file dans le grand vent tiède et la lumière surnaturelle que trouble le sable du Sahara. On descend sans tarder en quête de nos bêtes, les grands bouquetins n’ayant pas dormi aussi haut que nous. Une marmotte se met à pousser des cris terribles, qui signalent le passage d’un aigle dans la combe troublée. Bientôt Alexis détecte en contrebas un chamois, puis une harde. Je compte machinalement aux jumelles quinze individus… Ils sont quinze, oui – mais ce sont des étagnes ! Cela change tout : les étagnes, il est possible de s’en approcher… Cinq minutes plus tard, le photographe-acrobate a dévalé les quatre ou cinq cents mètres qui nous séparaient d’elles – moi, je suis aux jumelles, puis je suis lentement. À quoi bon se presser ? Les étagnes, j’ai bien vu depuis mon promontoire qu’elles s’en allaient, il y a donc fort à parier que le photographe revienne bredouille, n’ayant pu capturer d’elles que quelques images de fuite…

Parvenu au carré de hautes herbes où Alexis a laissé son sac et où les étagnes ont dû passer la nuit, je sens qu’on me surveille depuis la falaise – et, en effet, deux chamois sont là, qui me regardent, puis que je regarde longuement aux jumelles jusqu’à ce qu’ils se décident à disparaître derrière la crête.

Alexis revient un moment plus tard. En proie à une exaltation manifeste, il me lance : « Tu as tout vu ?… Comment, mais tu as raté ce qui s’est passé ?… »

Après tout, ce n’est que justice : ma nature me pousse à rester en retrait en me contentant de ce qui vient, de ce qui s’offre à moi, alors qu’il faut parfois agir pour aller le chercher !… Voici la scène que j’aurais pu néanmoins facilement voir si, au lieu de rester à regarder côté falaise les deux chamois qui s’en allaient, je m’étais tourné de l’autre côté – le récit et les images d’Alexis me permettent néanmoins de visualiser.

De l’autre côté de la crête, les étagnes et leurs petits ont rejoint une harde d’une vingtaine de chamois. Les deux groupes sont d’abord restés à distance, se jaugeant, sans signes d’agressivité mais sans complicité non plus : leur cohabitation dans un même lieu et même moment n’est pas si souvent observée. Soudain, l’aigle est revenu, provoquant un mouvement général des deux groupes vers la falaise, si bien que chamois et bouquetins se sont mêlés, alternant le long de la ligne de crête leurs silhouettes. Lumière parfaite, composition parfaite, c’est peu dire que le photographe est comblé : ce sera le point culminant de l’escapade – que, donc, je n’ai pas vu, puisqu’on ne voit et ne vit que ce qui est dans notre toujours trop limité champ de présence et d’attention…

D’ordinaire les chemins de retour sont tristes, car on anticipe la fin. Les rencontres avec d’autres chamois, d’autres bouquetins encore sont cependant si nombreuses, qu’elles font passer le regret éventuel et l’ennui. On retrouve au col de la Frèche les étagnes de l’avant-veille,  qui semblent déjà de vieilles connaissances : ainsi peuvent se nouer même avec des bouquetins un lien, une forme de connivence à sens unique qui n’est pas différente de ce que j’ai pu vivre avec « mes » blaireaux – et si je reviens bientôt en ces lieux (dès demain, l’idée seule me transporte), je les reconnaitrai.

Au col on rencontre encore deux jeunes bouquetins de belle allure. Le photographe, cette fois, fauve repu après la chasse, ne déclenche pas, et c’est moi qui, curieusement, prends quelques ultimes clichés. L’un d’eux fige le bouquetin qui, pattes avant posées sur une corniche, pattes arrière en l’air quittant la corniche supérieure, effectue paisiblement un mouvement de bascule sur fond de vide pour aller se coucher en contrebas près d’un comparse. Il incarne à mes yeux plus que jamais un rêve de liberté – alors que pour moi, pour nous tous et le commun des mortels, il est bien difficile de basculer aussi tranquillement dans le vide et de vivre sans entraves.

Je rentre avec ce rêve en tête d’une vie sans entraves.

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