Un soir d’éclipse

Crêtes du Grand chat, 12 août 2026
Terrible encore a été cet énième jour de surchauffe, au bout duquel on prend de la hauteur pour aller s’assoir sur les crêtes au-dessus de la Vallée dans la lumière étrange du crépuscule anticipé. Éparpillés dans l’herbe jaunie de l’alpe en petits groupes discrets comme des blaireaux au sortir du terrier, quelques couples, quelques familles ont fait également la modeste ascension pour être aux premières loges du spectacle cosmique. Bientôt le disque sombre de la lune ronge le disque clair du soleil et lentement l’obscurcit, enfin, tant mieux, on n’en pouvait plus de le voir enfoncé là-haut comme un poing dans le ventre livide du ciel, et c’est peut-être pour cela, par vengeance, par défi – comme s’il y était pour quelque chose, lui pourvoyeur de toute vie ici-bas ! – que tant de gens se sont rassemblés ce soir dans le monde, la tête tournée vers sa face déclinante ! Ou bien, plutôt, pour oublier les horreurs du présent et les peurs du futur dans la beauté rare et brève de l’éclipse, si douce et si peu inquiétante puisque les scientifiques ont dit que la lumière allait revenir – cette fois on les a crus –, et c’est ainsi que l’on arrive encore à se fabriquer collectivement sur Terre, avec les astres, des souvenirs heureux…
Souffle frais. À présent chacun se tait, ou murmure. Un infime liseré persiste sur la partie supérieure de l’étoile. Les longues ombres ternissent dans la Vallée, où je repère par réflexe ou manie les emplacements de mes terriers. Mais qu’est-ce que c’est cependant que cet aileron sanglant qui émerge des gris bleutés du soir ? Qu’est-ce que c’est que cette fausse nuit, ou ce faux jour, quel signe faut-il y voir, n’est-ce pas quand même un tout petit peu effrayant ? – C’est un soir comme un autre, dit Courage qui, à cette minute, est encore embusqué à la porte de son terrier, d’où il ne sortira pas plus tôt que d’ordinaire. Il n’y a rien de particulier ce soir non plus pour le quatuor de la Persévérance, qui retarde même sa sortie à cause d’un chien qui est passé (ce qui, pour les blaireaux, est beaucoup plus marquant qu’une éclipse). Rien à l’Espérance, rien à la Renaissance, où tout est calme et banal. Ce n’est que lorsque ce drôle de soleil-requin s’est bel et bien abîmé et qu’on commence à rentrer que les blaireaux ressortent. Ils hument, ils s’épouillent, et puis dans chaque terrier l’un d’entre eux commence à ratisser et à enfouir des feuilles ou du foin. Ils sont à leur tâche, ils préparent l’hiver, et n’ont cure de ce phénomène qui ne les concerne pas.
