À l’affût de l’orage

4 août 2026
La pluie c’est la vie, si rare l’une, et si mise à mal l’autre en cet été terrible qu’aux premières gouttes on se précipite dehors, et ça y est ! enfin, la pluie crépite sur la casquette et le carnet, et tonne, tonne l’orage qui tourne autour de la vallée et menace de s’abattre tout de bon sur le bosquet d’arbres qui est mon refuge et affût préféré de ces derniers jours – auquel cas ces lignes heureuses que personne ne lira puisqu’elles auront été trempées puis cramées auront été les dernières (mais on sait qu’il n’en a rien été puisque, de fait, quinze jours plus tard la canicule dure encore et je les recopie mornement sur l’ordinateur pendant que ronfle le ventilateur…).
Qu’est-ce qui m’a poussé à repartir ainsi pour un cinquième affût consécutif, alors qu’il eût été probablement plus raisonnable de rester au bureau à traiter et visionner les innombrables vidéos de blaireaux qui se sont accumulées ? Puisqu’aucune bête ne se montre encore, et si l’averse qui redouble m’en laisse le loisir, il peut être distrayant de le dire.
D’abord, la fin de l’énième relecture du livre des blaireaux me donne un peu de temps, et l’envie furieuse d’être un peu mieux présent aux rendez-vous de cet été que je sens déjà finissant – à commencer par celui qu’offre la pluie. J’aime la pluie, et dieu qu’elle nous manque en cette période de surchauffe et de sècheresse interminable qui compromet la survie des bêtes et des plantes et mine le moral plus sûrement que la grisaille. Sentir enfin cette odeur du pétrichor, terre mouillée, humus et paille, valait bien l’infime désagrément de cette petite douche à peine froide.
Ensuite, j’aime ce qui se répète, ainsi que toutes les variations induites, et j’ai beaucoup aimé m’assoir ici les jours précédents. Les images et souvenirs des affûts en question, pourtant tout récents, entrent en résonance et en décalage (tant la tonalité a changé) avec le moment présent.
Il y a eu hier soir, juste après la précédente et trop brève averse, la visite de ce joli renardeau venu manger des mûres à quelques mètres de moi – et qui est reparti bien trop vite, lorsqu’il a senti ma présence : c’est lui, avant tout, que j’ai envie de revoir.
Il y a eu ensuite ce gros sanglier gris comme un petit rhino qui est sorti du bois et s’est aventuré en plein soleil à vingt mètres de mon repère. J’ai regretté alors de n’avoir pas pris d’appareil pour le photographier, si bien que l’envie de retenter ma chance m’a bien poussé aussi (naturellement ni le sanglier, ni le renard ne se montrent ce soir).
Il y a eu ensuite le spectacle fascinant, d’une étrange beauté pré-apocalyptique, de cet immense nuage posé aux confins d’un paysage redevenu sec et paisible comme une sorte de monstre marin électrique traversé d’éclairs silencieux, parce que l’orage s’était déplacé très loin vers Lyon.
Il y a eu auparavant les folles parades des chevreuils en face, et puis mon blaireau Courage retrouvé à l’improviste, comme je m’étais assis près du terrier d’où il était parti depuis plusieurs jours et qu’il est soudain arrivé pour, le temps d’une soirée, amasser de nouveau des feuilles dans la gueule de l’esplanade, ce qui montre qu’il n’est pas allé s’installer bien loin et qu’il a sans doute dans l’idée de revenir.
Il y a eu ici même encore l’affût matinal, un peu après 5 heures, avec peu de visites, quelques renards et chevreuils à moitié assoupis, mais un vent frais propre à raviver les meilleurs souvenirs.
Il y a eu…
Un coup de vent balaye les souvenirs et ramène au présent, et le tonnerre laisse pressentir ce que pourrait être vraiment l’orage s’il éclatait ici. Ça gronde par vagues, ça tourne et ça tremble, mais ça ne semble pas bien méchant car on entend déjà, entre les grondements, le pépiement des gobe-mouches gris cachés dans le noyer.
Cri d’un corbeau. Je scrute un moment la lisière mais personne ne se montre alors j’enfonce ma tête dans mes plumes et je ne dis plus rien.
Je laisse la pluie enfler dans ma poitrine, ruisseler dans ma tête, je me laisse dériver…
