Journal d’un biophile, août 2026

Dans le labyrinthe (2)

 

 

19 août 2026

19 heures est une bonne heure pour quitter le terrier aux crânes, aux livres et au blaireau empaillé, ma chambre donc, dont d’aucuns disent qu’elle est un mausolée (d’aucuns d’ailleurs me reprochent la présence même de ce blaireau empaillé, qui serait un manque de respect vis-à-vis de l’animal ainsi réduit au rang d’objet…).

La température a enfin chuté jusqu’à 25 ou 26°. Les mûres dégagent un parfum de fruit fermenté auquel je ne résiste pas, m’empiffrant en passant de poignées grappillées en hauteur pour ne pas léser les blaireaux et les renards. Un coup de vent dans la hêtraie donne l’illusion d’une fuite de bêtes. Ces dernières ne m’ont de toute façon pas attendue pour se cacher, le geai ayant donné l’alarme avec une telle fougue que j’en ai été vexé (depuis le temps, il pourrait savoir que je fais partie du paysage).

Salut à toi, l’écureuil du château d’eau, c’est toujours un plaisir de voir avec quelle agilité tu files te cacher à trois mètres du sol pour te plaquer contre le tronc où tu te crois invisible ! Invisible… est-ce que j’ai rêvé trop fort ? Sitôt cette pensée formulée, le voici qui bondit d’un tronc à un autre, à la façon d’un écureuil volant, et disparaît dans cette partie morte du sous-bois à laquelle il apporte rien de moins que la vie.

Moi, je sors pour cela, pour m’asseoir cinq minutes tout seul et regarder la vie qui s’en va.

Je suis déjà comblé. Je repars avec dans la tête cette image que je n’ai pas tentée de capturer, qui n’est donc que pour moi.

Je retrouve la sente que je cherchais, qui est bien marquée et doit me conduire au terrier. Une fois de plus je ruisselle (thermorégulation déficiente), et me voici bien vite à quatre pattes (humanité chancelante) sur ce chemin pas fait pour moi. Voici la gueule, sans trace d’occupation, mais je songe tout de même avec amusement à la tête que va faire Courage si c’est bien ici qu’il a trouvé refuge et qu’en sortant il reconnaît mon odeur : « Et flûte, il m’a encore retrouvé ! » Voilà le genre de fantasme qui me viennent, dans ces moments…

Je continue sur l’autoroute interespèces qui traverse les ronces… Non, cette fois, je ne passe pas à quatre pattes là-dessous si je ne vois pas dans la glaise une trace de patte bien griffue. L’idée que le succès de la quête doit être proportionnelle à ses désagréments est assez fausse, et je remarque par ailleurs que les blaireaux ne s’installent pas dans un lieu fréquenté par tous les animaux de la forêt…

Salut à toi, troglodyte mignon, amateur des chablis, je te laisse sautiller sur ton tronc et remonte vers les champs en quête d’un peu de vent (il est temps de toute façon de quitter ces parages pour le cas où Courage ou d’autres blaireaux s’y trouvent).

Salut à toi, l’épeire diadème que je regarde danser sur la toile en lisière, jusqu’à ce que ma vue déjà floue ne se brouille complètement – et j’ai perdu le nord…

 

Ce contenu a été publié dans Biophilie. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.