Dans le labyrinthe (1)

18 août 2026
L’épisode biblique de l’expulsion du Paradis suggère que l’esprit, l’intelligence, la conscience… sont transmis d’abord par l’intermédiaire d’un digne représentant du règne animal (un serpent à pattes, disons donc un varan !) puis par celui d’une fille, avant de parvenir avec un léger décalage au garçon hésitant (croquera, croquera pas ?) : n’est-ce pas pour cela que Prudence est partie la première, le 9 juillet, alors que Courage s’est longtemps accroché à la routine du Commencement ?
Toujours est-il que lui aussi s’est résolu à changer ses habitudes. Il y a d’abord eu des désertions sporadiques à partir du 23 juillet, puis des absences plus longues, plus systématiques depuis la fin juillet, jusqu’à une quasi disparition. Je sais qu’il n’est pas loin, et je sais même à peu près où il va. Lorsqu’il s’en va, la caméra de l’esplanade le filme qui emprunte le sentier qui descend vers le château d’eau, où une autre caméra l’a déjà filmé, et il lui est arrivé de passer une nuit plus bas, au terrier du Renouveau, où une autre caméra encore montre la direction qu’il emprunte quand il repart. Il n’abandonne pas le terrier natal, où il est revenu enfouir un peu de litière récemment, mais la sècheresse estivale, particulièrement marquée cet été, l’oblige à faire des tournées plus longues, et, donc, à dormir dans d’autres terriers, ou en extérieur, comme un nomade ou un vacancier.
Aujourd’hui, l’envie m’a repris de suivre sa trace, qui est bien marquée, bien lisible, depuis le terrier du Renouveau. J’ai récupéré deux caméras qui n’avaient plus filmé que quelques passages de renards et de chevreuils, avec dans l’idée de les placer devant le terrier dit « du roncier », en contrebas du Renouveau, que je soupçonne de faire partie du réseau utilisé par Courage, et je suis parti à quatre pattes dans les ronces. J’ai une fois de plus été confronté à cet obstacle rédhibitoire, dont l’évidence s’est imposée dans ma tête sous la forme du refrain d’une vieille chanson idiote dans laquelle le chanteur de variété de l’époque clamait avec emphase, si ma mémoire peut-être légèrement faussée est bonne : « Je-ne-suis-pas-un blaireau… ».
C’est vrai. Je ne suis pas un blaireau, et ramper dans les ronces, qui plus est en short, m’est inconfortable. À l’approche du torrent les pistes en outre se ramifient, empruntées par moult cervidés dont les empreintes effacent celles des blaireaux. Il faut garder un cap, suivre une idée – en l’occurrence, j’aurais dû m’en tenir à celle, excellente, de gagner le « terrier du roncier » qui était un bon objectif mais que je n’ai pas atteint. J’ai en effet commencé à tourner en rond, à hésiter sur la direction, j’ai voulu remonter une sente qui m’attirait pour la mauvaise raison qu’elle partait dans une partie du bois un peu plus dégagée, et je me suis épuisé en vain.
À un certain moment, las de progresser ainsi à quatre pattes, je me suis pris d’intérêt pour une toile en forme d’entonnoir d’où surgissait parfois une assez grosse araignée brunâtre. J’ai voulu la photographier, mais elle ne laissait jamais dépasser que ses pattes avant. Cette araignée, une recherche ultérieure m’apprend qu’elle est probablement une agélène à labyrinthe, ou araignée-labyrinthe. J’avais moi-même l’étrange impression d’être happé dans ce labyrinthe, toutes les sensations forestières paraissant de plus en plus amplifiées, déformées, comme au temps jadis où la grande forêt pluvieuse m’était une drogue…
Je suis rentré lacéré des pieds à la tête, ruisselant, hagard, un quidam qui m’aurait croisé alors aurait pensé, sans doute, que j’avais fumé la forêt… Le soir même, c’est Courage qui est revenu tout seul au Commencement, pour repartir dès 20h. Ce n’est que partie remise, et la quête dans le labyrinthe continue – avec Courage, comme il se doit.
