Journal d’un biophile, août 2026

 

La danse des faons après la pluie

 

 

22 août 2026

Plus encore que le crépitement doux de l’averse à la fenêtre qui fait monter une odeur de terre et de poire écrasée, et bien mieux que ce léger frisson de reconnaissance qui parcourt la peau parce qu’enfin la température est redescendue à 18°, ce sont les pleurs des samoyède impatients de partir en promenade qui soulignent que, vraiment, le temps a changé, l’automne est sur nous, enfin, enfin, et les chiens qui chaque matin à l’heure de la balade me regardaient d’un œil mort prêts à se rendormir trépignent à la porte et réclament leurs harnais.

Bientôt on marche dans l’herbe jaune et verte sous cette bruine douce. Il me tarde de savoir si les bêtes sauvages aussi auront été, comme je le suppose, sensibles à cette bonne nouvelle du retour de la pluie.

La véritable averse vient plus tard, ample, enveloppante, toute la nuit et le matin qui suivent. La mare toute frémissante de gros dytiques en chasse s’est remplie à nouveau, pas assez bien sûr pour compenser les pertes des dernières semaines mais suffisamment pour inverser la tendance délétère de ce sinistre été. L’herbe est encore humide et jonchée de noisettes et de prunes, et l’on sent sous le pied une terre rendue à la vie, assouplie, bonne à creuser pour tous les terricoles qui n’attendaient que ça. Le jeune renard qu’on croise tous les jours traverse le grand champ en courant et ne se retourne qu’une fois parvenu en lisière. Ici ou là quelques vesses de loup d’une blancheur éclatante ont poussé. Les taches claires éparses sur le sol sombre du sous-bois brouillent la vue. Le tableau écrasé de lumière blanche a laissé place à un autre, plus net, plus vif, contrasté, apaisant.

Le soir venu je file rejoindre mon affût.

L’envie m’est venue de m’adosser à ce grand chêne en contrebas de l’endroit habituel parce que c’est d’ordinaire de là-bas que les bêtes surgissent et que le jeune renard à plusieurs reprises m’a surpris lorsque j’étais caché derrière le roncier, si bien que je craignais qu’ils ne finissent par se méfier d’un emplacement aussi mal fréquenté. Ce n’est qu’une fois installé — après avoir traversé en courant le grand champ comme un renard en fuite — que je me suis avisé que ce serait en outre extrêmement plaisant d’être ainsi entouré, caché, protégé par les longues branches de ce chêne isolé qui, faute de congénères pour le supporter, laisse tomber certaines de ses branches jusqu’au sol en façonnant une sorte de hutte d’Indiens. On pourrait dire que me voici sous le couvert d’un chêne pleureur, mais les chênes, contrairement aux saules, ne pleurent pas, ne ruissellent pas, toujours dignes et joyeux, avec partout de l’espace pour continuer à respirer et à voir…

À voir quoi ? Qu’est-ce que je vois ce soir, puisque je suis là pour ça ?

D’abord et surtout, les fragments d’un ciel gris-blanc chargé de nuages, annonciateur de pluie encore, et qui contraste admirablement avec les dentelures sombres des feuilles et le jaune vert du champ.

Ensuite, un fouillis de ronces si odorantes (je sens ce que je vois) dans le champ, sous le chêne et surtout en cette lisière confuse à quinze mètres de là d’où peut surgir à tout moment l’inattendu que j’attends sans craindre le paradoxe… La barrière végétale des noisetiers, sorbiers et bouleaux mêlés me ramène une fois encore aux souvenir guyanais, la moiteur et les moustiques en moins.

Il fait frais enfin, ce soir, le premier depuis longtemps où la tenue de camouflage enfilée par-dessus le pantalon imperméable ne pèse pas.

À part ça, pas de bêtes.

Un merle obstiné, qu’on entend, qu’on ne voit pas, mais qui est là quand même dans la présence sonore et insistante de son appel.

Soudain la pluie commence à crépiter, et je m’avise qu’avisé j’ai été de venir d’emblée me planquer sous ce chêne-parapluie ! Pas une goutte pour l’instant ne parvient jusqu’à moi. Un courant d’air plus frais parcourt mon chêne-tipi, que je hume profondément. Une première goutte enfin percute le carnet. Nulles bêtes ne se montrent mais moi, j’affûte la pluie.

Qui cesse.

Qui laisse place sur Belledonne en face à une lumière somptueuse, dorée, synonyme pour moi d’espoir, d’espoir de voir les bêtes car c’est souvent après la pluie qu’elles sortent du bois ai-je cru remarquer…

La terre tremble derrière moi, d’une cavalcade légère sans rapport avec celle, martiale, de ces six grands cerfs que j’ai vu naguère débouler ici même un matin de printemps, je n’oublierai jamais. Je vois une forme fauve bondir, galoper dans un sens, revenir, cabrioler, bientôt rejointe par les deux autres formes fauves de ses frères ou sœurs. Je connais ces trois très jeunes chevreuils, pour les avoir croisés plusieurs fois et vus assez longuement filmés par la caméra de l’esplanade au terrier du Commencement, à deux pas d’ici. Adossé à mon chêne, je ne bouge surtout pas. Ils jouent, se poursuivent, se rapprochent et, c’est merveille, se mettent à courir autour du chêne sans me prêter plus d’attention que si j’en étais une vague excroissance, une racine, une branche chue. Je ne bouge pas, ne cille pas, je reste immobile et muet comme le morceau de bois que je suis censé être, et je savoure cette fois l’efficacité de mon camouflage (dont le renard en revanche n’est jamais dupe, ce qui gâche une partie du plaisir). Les jeunes chevreuils se poursuivent et vont jusqu’à sauter par-dessus mes deux jambes allongées. L’un d’eux s’arrête au bout de mes bottes. Je vois dans son œil qu’il ne me voit pas, qu’il n’associe en rien cette forme informe voilée de feuilles factices à un être vivant, ne parlons pas même d’humain. Puis ils s’en vont en faisant des cabrioles à travers le grand champ, et le soir tombe.

Il est presque neuf heures. J’ai leur image gravée à jamais dans ma tête, aussi sûrement que si j’avais pu déclencher l’appareil photo. J’ai le trésor de cette apparition engrangée dans ma mémoire biophile : oh, c’est peu dire que j’ai gagné ma soirée, ma semaine, mon mois d’août, et que l’automne commence bien !

 

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